Sergueï Shikalov Espèces dangereuses. Seuil. Grand prix du roman gay 2024.
Je vous propose aujourd'hui ce post écrit à partir de l' entretien littéraire que l'écrivain Sergueï Shikalov m'a accordé à propos de son très beau : Espèces dangereuses. Seuil. 2024.
Grand prix du roman gay 2024.
Sergueï Shikalov est né en Russie en 1986, d’une mère biélorusse et d’un père russe.
Dès
l’adolescence il se passionne pour la culture française. Sergueï
Shikalov avait 7 ans en 1993, quand l’homosexualité a été dépénalisée en
Russie. Ce garçon, devenu homme, a quitté Moscou à 30 ans en 2016,
lorsque les lois se sont refermées comme des mâchoires. Il vit
aujourd’hui à Paris, et c’est en français — cette langue qu’il dit « aux sonorités poétiques » — qu’il écrit Espèces dangereuses.
Un livre qui n’est pas un roman, pas un témoignage, pas un essai.
Quelque chose entre les trois. Une chambre d’échos. Un mausolée vibrant.
Une tentative de retenir ce qui glisse déjà entre les doigts.
« Un soir d'automne, un trentenaire russe est visité par des fantômes. Fantômes de sa jeunesse et de toutes les autres : celle et ceux qui crurent un temps que leur pays ne les rangeait plus dans la catégorie des espèces dangereuses, des "pervers sexuels".
Il décrit une Russie peu connue des Occidentaux, une Russie progressiste qui, le temps d'une décennie, a cru aux droits de l'homme et à l'amour libre. Il évoque l'espoir frémissant des jeunes Russes de ne plus faire semblant, d'être enfin acceptés par leur famille et par la "patrie". Pouvoir se tenir la main dans les rues de Moscou, oser embrasser son amoureux lors du premier concert de Mylène Farmer à Saint-Pétersbourg, s'éblouir de l'Europe et des States, ouvrir grand les yeux sur les opportunités d'un monde nouveau.
Espèces dangereuses est le récit polyphonique d'un rêve auquel "on" a cru ensemble. "On", ce pronom qui n'existait pas dans sa jeunesse russe mais qui lui permet aujourd’hui d’y retourner en y emmenant tous les autres : les disparus, les oubliés, les gommés. »
«
En 1993, l’homosexualité radiée du code pénal russe avait permis une
certaine tolérance à la présence des homosexuels dans l’espace commun –
même si, dans l’indifférence générale, des violences demeurent et des
formes de discrimination persistaient.
Pourtant,
le poids des traditions, la morale religieuse, la haine semblent se
relâcher suffisamment pour qu’un espace vivable soit possible. C’était
l’émergence d’une durée et d’un espace dans lesquels une vie gay était
devenue possible, même une vie imparfaite, même une vie à part, mais une
vie tout de même, bien différente de la mort sociale, psychique,
physique, à laquelle les populations homosexuelles étaient destinées
auparavant »(Le monde).
C'est
Poutine qui a désigné par « espèces dangereuses » les lGBTQIA+ ;
espèces dangereuse qui menacent, bien entendu, toute la Sainte Russie.
En
2021, Sergueï qui travaille et vit en France depuis 2016 , voit ses
craintes confirmées en lisant une brève dans le métro Francilien : Une
loi. Une extension. Une interdiction de plus. La “propagande LGBT”
désormais proscrite pour les adultes. Le mot “propagande” claque comme
un fouet.
Il
comprend aussitôt : ce n’est plus seulement une menace, c’est une
disparition programmée, un désir affiché de détruire une communauté.
(Interdictions de livres, de films, de clips, de comptes Google ou
TikTok, de soirées dansantes, de bars, de clubs, d’objets aux couleurs
arc en ciel, le tout assortie de condamnations plus ou moins lourdes.
Ce jour-là, quelque chose se brise.
Ou plutôt : quelque chose se révèle.
La Russie qu’il croyait connaître n’était qu’un mirage.
La décennie d’ouverture, un interlude fragile.
Ou plutôt : quelque chose se révèle.
La Russie qu’il croyait connaître n’était qu’un mirage.
La décennie d’ouverture, un interlude fragile.
Sergueï
me donne l’exemple du film « Rocket man » sur Elton John qui a été
censuré. (plus tard, "Brokeback Mountain", "Call me by your name" ou
encore"la mauvaise éducation" ont été retirés ou censurées des
plateformes);
il
m’explique : les privations imposés à la communauté LGBT sont les mêmes
que celles de toutes les communautés opprimés, citant pêle-mêle, les
étrangers, les migrants, les femmes qui veulent avorter, les enfants
vivant dans un cercle religieux et qui désirent s’en affranchir…
« Des communautés qui existent pour préserver la liberté et les droits qui en découlent ».
Nous discutons alors des rapports entre communauté et communautarisme.
Si,
pour lui, comme nous venons de le voir, les communautés sont
essentielles, le communautarisme lui semble plus problématique : pour
lui il a tendance à proposer un enfermement, un repli sur soi même, là
ou il s’agirait au contraire, de décloisonner, d’
« aller vers la bienveillance et l’ouverture, dans l’optique de l’esprit humaniste ».
S’il
n’est pas gêné par le désir de s’ auto-définir (par les sigles LGBTIQI
par exemple), il semble craindre que la multiplication des identités de
genre ne s’accompagne d’un affaiblissement du commun, au-delà de nos
appartenances. Nous concluons cette réflexion par un accord :
L’important est de rester en contact avec les autres membres de notre
communauté, de savoir faire corps face aux dangers extérieurs pour
rester une force politique capable de se défendre. Car, il insiste là
dessus, ce qui se passe en ce moment de part le monde, aux USA, comme en
France et ailleurs doit nous rappeler que les Droits et la liberté ne
sont jamais et nulle part un acquis définitif.
« C’est difficile d’obtenir des droits sociaux, c'est difficile changer les mentalités, c'est difficile d'aller chercher de l'amélioration mais tout ce qui a été très dur à aller chercher peut disparaître en un coup »
Le narrateur d’Espèces dangereuses
n’est pas un “je”. C’est un “on”. Un pronom qui n’existe pas en russe.
Là-bas, on doit parler en son nom propre, assumer, s’exposer. Le “on”
français lui semble plus vaporeux, poétique et collectif . Ce pronom lui
permet d’une part
"de s’affranchir de ses propres limites, de l’auto censure et de se propres tabous pour embrasser une liberté totale de parole et de ton."
Et d’autre part de,
« Faire ressurgir des visages disparus, peut-être fictifs, faire résonner des voix éteintes. »
Car il lui permet de « dépasser l’individuel
», de raconter une mémoire qui excède la sienne. Et nous tombons
d’accord pour qualifier son récit d’: « autobiographie collective ».
Je l’interroge ensuite sur le fait d’écrire en français :
Sergueï m’explique le goût prononcé des Russes pour la langue et la culture française, que je ne soupçonnais pas :
"les jeunes russes, y compris ceux nés sous Poutine, écoutent du Piaf et du Brassens, adorent De Funès ou Pierre Richard , regardaient « Hélène et les garçons… "
Une anecdote qu’il raconte dans le livre :
« on a prié pour que les mères n’apprennent jamais que Jean Marais, le héros de « Fantomas » était gay. »
Sergueï Shikalov, a toujours aimé lire et entendre le français :
« Je trouve que le français est une langue aux sonorités poétiques. J’éprouvais une envie, un besoin d’écrire en français. Et puis ça lui permet de poser des mots sur des choses que la langue maternelle n’a jamais osé nommer... »
Alors que se passait-il en Russie pour les gays russes pendant cette décennie dont nous parle ce roman ? :
il y eut un temps — court, mais incandescent — où tout semblait possible.
« Pendant une dizaine d’années, on a existé. »
Ce
que Sergueï Shikalov veut sauver de l’oubli, c’est cette parenthèse
enchantée des années 2000. Une décennie où la Russie s’ouvrait à
l’Occident, où l’on pouvait aller voir Xavier Dolan au cinéma, acheter
des crèmes Shiseido, écouter Madonna, télécharger des pornos de Cadinot
“en douce”, ou tenir la main de son amoureux dans une rue de Moscou — en
tremblant, mais en osant.
« Aimer sans culpabiliser, sans s’arracher les ongles… Se raconter que l’homophobie n’existait plus “chez nous”. »
Il
se souvient d’une rétrospective Pierre et Gilles sur la place Rouge,
d’Elton John au Kremlin, de George Michael vendant son concert en deux
jours. Et de sa très chère Mylène Farmer.
« Les artistes occidentaux ont libéré aussi les artistes de variété nationaux… »
Une Russie progressiste, vivante, curieuse, que les Occidentaux n’ont jamais vraiment vue.
Cette période, dit-il, c’était
« comme sortir de la famine ».
Une bouffée d’air.
Une promesse (...)
Sergueï
Shikalov nous fait vivre, par touches, cette vie-là, sociologue de
l’infime, saisissant le flux des nouveaux possibles, compilant et
synthétisant
« la vie qu’on a eu,qu’on a cru avoir et ...qu’on a perdue irrémédiablement. »
« Car ce temps un peu insouciant, où tout semblait possible, où l’on croyait toucher la liberté, ne durera que cette décennie là. »
Cette « vie nouvelle »ne plaît évidemment pas aux vieux « dinosaures brutalement contraints de s’émanciper
». Mais ils n’auront pas souffert bien longtemps : Dès son retour
Poutine a besoin de faire passer des lois « réacs » pour rebondir dans
les sondages, pour « réunir » le peuple.
Hors
lorsqu’il s’agit de réunir un peuple, la recette est toujours la même
chez les dictateurs et les populistes : il n'y a rien de mieux que de
trouver un ennemi commun, une « menace » pesant sur la nation, sur sa
culture, sur sa civilisation : des adeptes de Satan. Vieille recette
Stalinienne (fasciste aussi), tant qu’on a quelqu’un à haïr, on tient un
coupable de tout les maux de la société que l’on peut accuser de tout
les maux, au lieu de chercher à régler ce qui ne va pas.
Poutine
pour asseoir son pouvoir s’en était pris aux gens d'Asie centrale,
c'était les musulmans, c'était les immigrants les coupables de tout et
de n’importe quoi.
A son retour au pouvoir, soudain, les LGBTIQIA deviennent des “espèces dangereuses”.
Le vocabulaire dit tout : on ne discute pas avec une espèce dangereuse.
On la surveille.
On la traque.
On élimine ces « terroristes » (en attendant plus récemment de faire des ukrainiens des « nazis » à combattre).
Le vocabulaire dit tout : on ne discute pas avec une espèce dangereuse.
On la surveille.
On la traque.
On élimine ces « terroristes » (en attendant plus récemment de faire des ukrainiens des « nazis » à combattre).
Alors, explique Sergueï Shikalov,
« Aimant profondément participer à la mobilité dans le monde, estimant qu’il faut préserver les échanges culturels, J’ai préféré partir. »
Partir et écrire l’histoire de ces 10 ans.
Finalement Sergueï Shikalov constate :que reste-t-il de ce temps très limité ?
« Des souvenirs […]. Des promesses […]. Des fantômes […] »
Je demande à Sergueï Shikalov de me parler un peu de sa façon d’écrire : Il m’explique :
« l’écriture me vient toute seule... J’écris un peu partout et tout le temps, sur de petits bouts de papier. Puis je les assemble. »
Shikalov écrit partout : dans le métro, dans les cafés, sur des tickets de caisse. Il assemble ensuite ces éclats comme on recolle une mosaïque brisée. Cela donne une prose brève, nerveuse, ciselée, où chaque paragraphe ressemble à une respiration.
Avant
de commencer à écrire il avait déjà tout planifié dans sa tête . Il
m’apprend l’existence de l’expression « Shape of reading » (empreinte de
lecture).
Du coup il me parle de son admiration pour Virginia Woolf :
« Pionnière des droits au bonheur à de l’envie, du désir. Avec une écriture d’une grande délicatesse, elle aborde des choses non abordables à l’époque, dans Ms Dalloway (1925), dans Orlando (1928) et dans son chef d’œuvre: les vagues (1931).»
Ainsi,
Sergueï Shikalov mêle l’intime à l’universel, entrelace les souvenirs,
les questionnements et les références pop et se fait le
« chroniqueur sensible de cette courte période déjà disparue »
pour
« Qu’on ne noie pas dans l’oubli cette société que j’ai connue. »
Espèces dangereuses est son offrande, Son cri, Son chant funèbre mais lumineux pour dire
« Nous avons existé. Nous existons encore.Et tant que quelqu’un écrira, tant que quelqu’un lira,
nous ne disparaîtrons pas. »
il
s’agit aussi pour lui de lutter contre les normes moyenâgeuses, de
l’hétéronormativité suprématiste et en cela « espèces dangereuses » est à
mon avis, un livre salutaire qui nous permet de bien saisir la
fragilité de nos droits. Le récit de Shikalov n’est pas seulement un
témoignage sur la Russie. C’est un miroir tendu à nos propres fragilités
démocratiques. Il évoque les prisons gay en Tchétchénie, les discours
anti-trans au Canada, les rhétoriques anti-immigrants en Europe, les
offensives conservatrices aux États-Unis. Partout, les mêmes mécanismes,
les mêmes paniques morales, les mêmes tentations autoritaires.
« Tout ce qui a été très dur à aller chercher peut disparaître en un coup. »
À ma traditionnelle question sur ces projets, il n’a qu’un mot : « écrire ». Mais que faisait-il avant d’écrire ?
Écrire !

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