"Brigitte Brami" : "Car le feu qui me brûle est celui qui m’éclaire". 2024. Prix du roman gay 2024 catégorie : « journal ».

 


Troisième et dernière partie des posts consacrées à Brigitte Brami suite à notre rencontre littéraire.
Je vous propose cette fois-ci une analyse plus détaillé du livre grâce auquel nous nous sommes rencontrés.
post I et II à retrouver ici : https://www.facebook.com/groups/424599729505921/search/?q=brigitte%20brami
Il ne s'agit pas d'un roman donc je rentre assez dans le détail de l'écriture sans soucis de spoiler....
Pour définir le genre du livre, Brigitte Brami utilise le terme de « carnet de cavale :».
« j’ai fait deux passages, le premier en 2008 et le deuxième en 2013 à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, dans l’Essonne. »
Après sa sortie de prison (voir post 2), le psychiatre qui l’y a déjà envoyée reporte plainte, et cela aboutit à une nouvelle condamnation, par défaut, Brigitte Brami, qui avait déménagé n’ayant jamais reçu la convocation.
Un jour l’interphone de chez elle sonne et grâce au vidéophone installé dans l’entrée de l’immeuble elle reconnaît des policiers et décide de ne pas ouvrir et face aux sonneries tonitruantes elle se retrouve vouée « à l’immobilité, à l’invisibilité et au silence ».
Un voisin interrogé et qui sait qu’elle est chez elle ne la dénonce pas. Face à ce qu’elle considère comme une injustice, elle reste tout d ‘abord « impatiente, paralysée, hyperactive, statufié, cavaleuse, tétanisée...emmuré dans une décision impossible à prendre » Puis elle part en cavale.
C’est donc en quelque sorte la suite de « la prison ruinée (post 2) » : l’histoire de cinq mois de cavale pendant les quels, m'explique Brigitte, elle transportait avec les brouillons qui deviendrait ensuite « La Prison ruinée ».
Elle se réfugie Porte de La Chapelle, chez les putes.
« Pas n’importe quelles putes les putes toxico, parmi lesquels elle va retrouver Sonia ,qu’elle a rencontré à Fleury-Mérogis lors de sa première incarcération en 2008, « accroc au crack...ma petite boxeuse poids plume et mon inégalable amante … pur chef d’œuvre existentiel...Au bout de toute cette chaîne humaine s’agite une africaine métissée... C’est Sonia, ma tête brûlée par son propre feu intérieur ».) ».
L’écriture se fait souvent érotique et sublime :
« Je les avais connus (les putes) en 2008, en prison. Solides, fières, libres, leurs corps respectifs étaient vrais, c’est à dire marqués par toute sorte d’empreintes, de « nuances de bizarre (...), Baroques. »
Et puis il y a les personnages secondaires qui, chez Brigitte Brami, n’ont rien de secondaire :
Je n’oublierai pas de sitôt son voisin, Pierre, un homme qui a été brillant, prof de fac à la retraite, scientifique, qui a fait Mai 68. La révolte de 68 n’a rien donné. Il se rend compte qu’en fin de compte il ressemble à son père (propriétaire, professeur émérite, président du syndicat de l’immeuble) et a épousé une institutrice (un révolutionnaire qui a épousé une institutrice, ce n'est pas par hasard me signale Brigitte), qui est malade d’un cancer.
Cet homme se sent vieillir physiquement et il se dit qu’il n’a rien fait de cette révolte de 68.
Pour la première fois de sa vie, il va poser un acte fort : Quand les deux flics venus pour arrêter Brigitte lui montrent la carte de police et la photo de la recherchée pour lui demander s’il sait où elle est, il va s’interroger : est-il du côté de la voisine ou de celui de la police nationale ?
Il choisit d’être du côté de sa voisine parce qu’il y a quarante ans de politique derrière : il est comme révélé et a l’impression de faire, enfin, la (sa) révolution. !
Et à partir de là, il va beaucoup mieux.
Si au départ, il est désespéré c’est parce qu’il n’a jamais eu l’impression de toucher à l’essentiel, qu’il a toujours poussé au lendemain le bonheur possible sans trouver de légitimité à son existence. Ce désespoir existentiel Brigitte le raconte paradoxalement dans une page très drôle, véritable tour de force,
"...en fait ça ira mieux(…) quand tu auras ton bac(...),quand tu auras un métier(...), quand tu auras un travail(...)"...
Pour toutes ces raisons, Pierre apparaît comme un héros supplémentaire dont l’histoire s’insère à divers moments dans celle de Brigitte.
C’est d’ailleurs la même chose pour les personnages des deux policiers (Patate et Gustave) qui au début, sont, eux aussi, mal dans leur peau. Ils sont alcooliques. Ne pensent qu’à boire.
Si Brigitte Brami ne fait pas de concessions au système patriarcal et à ses représentants, la police, la famille.
La police c’est une grande famille. La famille cet ensemble d’esclaves et de serviteurs vivant sous le même toit et appartenant à un même chef, ça sent l’inceste, (...)la loi du Phallus, les valeurs bourgeoises... »,
Elle sait nuancer et rendre ses personnages avant tout humains, et d’ailleurs lorsque ces deux policiers réapparaîtront plus tard dans le récit, ils s’avéreront touchants.
Brigitte m’explique aussi qu’elle souhaite de plus en plus
« Casser la linéarité du récit ».
Car, pour elle, tous les êtres humains et c’est le cas de ses personnages ne cessent d’évoluer et d’interagir : Si Brigitte se raconte, les personnages secondaires, tout comme elle, évoluent et sont différents à la fin même s’ils n’appartiennent qu’indirectement au récit de la cavale : Le voisins, les deux policiers, et même
« Sonia, l'amoureuse zaïroise, caïd des caïds du Paris interlope où s'est réfugiée la narratrice »,
changent pendant la durée du récit parce que
« c’est comme ça dans la réalité ». »
C’est ainsi qu‘à plusieurs reprises on va retrouver les personnages secondaires et voir ce qu’ils deviennent, comme Pierre qui finalement va triompher, ou comme l’un deux policiers dont on apprendra qu’il vit un drame et qu’il se remet en question. Et l’on re songe à Genet qui écrit pour délier les liens : « même le pire des personnages, aimez-le et comprenez-le. »
Autre point important pour Brigitte, visible dans ses écrits, mais aussi, me dit-elle, dans la vie réelle et qu'elle appelle l'’effet papillon :
« Il suffit d’une personne dans n’importe quelle situation ou environnement qui refuse quelque chose, pour que ça ébranle, ça percute et répercute, tout le petit monde. »
Et puis il y a le style de Brigitte Brami,où l’on perçoit entre autres l’influence de Jean Genet (ce qui ne vous étonnera pas si vous avez lu le post précédent sur la carrière de Brigitte Brami) qu’elle cite assez souvent.
Par exemple p. 27 :
"Je renouai avec l’essentiel de L’humain dénué de toute matérialité, rencontrant « ces êtres réputés vils » auxquels Jean Genet a su rendre « les honneurs du nom ». Des noms de fleurs."
Ou encore : « Ma nuit personnelle et portative. »
On y sent aussi l'influence de la poésie : son écriture étant une une véritable prose poétique. Et pour une fois l’expression n’est pas galvaudée !
Ainsi on trouve dans « Car le feu qui me brûle est celui qui m’éclaire » des poèmes ou des citations de poèmes (déjà, le titre, citation de La Boétie) qui ne sont pas de Brigitte Brami mais qui n’ont rien de gratuit ou d’ornemental :
« Ce n'est pas du chichi ou de la cosmétique ».
Elle cite ces poètes, parce qu’elle a eu avec eux, aux moments où se situe l’expérience qu’elle nous raconte, un véritable dialogue; Quand elle devait prendre des décisions, ce sont ses souvenirs de lectrice qui lui venait à l’esprit :
« Ils (les écrivains aimés) faisaient donc partie de ce que je vivais et par conséquent du processus de mon esprit puis de mon écriture. C’étaient mes « chants intérieurs ».
Par exemple, si elle a pu poser la question
« est-ce que je pars en cavale ? » à deux avocats dont la réponse, bien entendu, a été : « surtout pas », elle a finalement pris la décision de le faire en « dialoguant » avec « le temps de vivre » de Boris Vian et avec Jean Genet.
« les films regardés, les livres lus, étaient l’appui intangible lequel désormais je me tiendrai. J’interrogeai la fiction. C’est elle qui précède, inspire et rend possible le réel…. La réalité imite la fiction ».
À la manière de Proust, chez Brigitte Brami la fiction semble précéder le réel.
Recherchant des réponses et le moyen de s’en sortir Brigitte Brami envoie des poèmes de Boris Vian à son fameux mais peu sympathique avocat en copie à son plus subversif psy
« hyper empathique spécialisé dans les émotions intraduisibles »
(qui lui a conseillé d’aller se réfugier avec son duvet dans une église…), et qui plus tard lui confiera : « le poème de Boris Vian était très beau, mais je préférerai lire du Brigitte Brami »
À la lecture de « car le feu qui me brule est celui qui m'éclaire", j’ai été également frappé par la « densité de l’écriture » :
« Je suis pour une écriture de l’économie. Un texte dense et sec, qui frappe... « il faut que chaque mot soit utile sinon je le retire ».
Et de me préciser que
« chaque mot est vérifié, les textes sont cisaillés et je ne garde que la moitié de ce j'ai écrit au départ.. »
Autre point : dans ses carnets il y a deux univers différents :
À partir du moment où elle rejoint les putes toxico, le verbe aussi se relâche un peu. Mais l’emploie de l’argot est, lui aussi, réfléchi et employé à bon escient : l’argot doit être suffisamment rare pour devenir signifiant.
J’ai apprécié aussi l’invention langagière de quelques néologismes, comme ce « bébêtitude» qui m’muse et que je fais rentrer dans mon vocabulaire…
On notera également le thème du feu intérieur, déjà portée par le titre, et qui revient régulièrement dans le texte.
« J’appris à vivre en compagnie des mannequins, mues éclairées et magnifiées parles flemmes qui les brûlaient du dedans ».
Ou encore :
« J‘emportai dans ma bouche ce fameux goût de cendre... »
Reviens aussi le mot liberté curieusement écrit en italique car, m’explique-t-elle, c’est un concept creux :
« On peut être libre en cavale ou incarcéré, alors qu’on peut être complètement aliéné par son passé ou par les injonctions sociales qui enferment sans barrots ».
Comme toujours lors de mes entrevues littéraires je demande à l’autrice la part autobiographique de son récit et là ou je m’attendais à une réponse évidente : "tout", Brigitte Brami nuance :
« Tout est fictionnel quand on écrit même une biographie ».
Pour finir cet entretien j’ai demandé à Brigitte Brami de nous faire part de ses projets :
J’ai plusieurs projets littéraires, le premier sera le troisième volet qui bouclera le triptyque : La Prison ruinée, Car le feu qui me brûle est celui qui m’éclaire, avec un texte qui interrogera directement l’institution judiciaire, mêlant l’intimité sensible d’un justiciable au gigantisme d’une institution. Je suis également sur un roman familial, je raconterai de quelle folie délétère familiale je suis issue et comment j’ai toute ma vie essayée de m’en sortir avec comme seule arme la poésie. Enfin, je suis sur un troisième manuscrit qui est un polar marseillais et je viens de terminer un recueil de poésies assez féroce sur mes contemporains. D’ici maximum 18 mois l’adaptation de mon livre suis à obtenu le prix du Roman gay 2024 : Car le feu qui me brûle est celui qui m’éclaire, devrait sortir sur les écrans.
Nous suivrons à « cinéma et littérature gay », ces projets avec attention !
 

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